Dimanche 15 Février – 01 :45 – Taxi de nuit

Comment retranscrire la magie de ces moments, leur fugacité ? Comment documenter mon voyage intérieur et extérieur tout en le vivant ? Cette distance à avoir pour pouvoir se rendre compte qu’il faut rendre compte et prendre l’appareil photo ? C’est compliqué. Il faudra me l’expliquer. Que je me l’explique.

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ponton près de la plage d’Itoshima

 

Souvent je me suis souvent senti mal à l’aise auprès de mes amis par rapport au manque de cohérence de ma vie, du manque de cadre, d’études, de parcours et tout ce merdier qu’on nous a inculqué à l’école ou au sein de la famille. Je viens de rentrer en taxi depuis Chikuzen Maebaru qui se situe à 3 stations de Ikisan et ce petit moment dans ce taxi avec ce vieux monsieur japonais qui poussait des “soka” alors que je tentais de lui expliquer en japonais dans le texte que je jouais de la harpe finlandaise et que je revenais d’un concert en ville, le tout dans la nuit de la champagne d’Itoshima, c’est tout simplement irréel. J’ai pensé à Night on Earth de Jim Jarmush tout à coup et puis j’ai souri.

Raymond de nuit, mon fidèle compagnon de route.

Raymond de nuit, mon fidèle compagnon de route.

Non je ne sais pas où je vais mais je vis et j’éprouve. Lors du concert de ce soir à la petite galerie d’art Tetra j’étais partagé entre le « mais à quoi ça sert de faire ce que je fais pour me retrouver dans une galerie d’art dans un coin perdu pour jouer devant 20 personnes et me faire 50 euros; les gens comme moi servent à rien et devraient se trouver un travail, quelque chose à faire d’utile pour les autres, pour le monde» et « c’est magique, je joue devant des gens qui n’ont pas la moindre idée de ce que je fais, de ce que je chante mais qui s’émerveille du son du kantélé, de ma voix, de ce que je leur donne, de ce qui se passe là maintenant tout de suite » et ça ça n’a sans doute pas de prix, pas de métier. Peut-être faut-il que je reconnaisse et apprécie ma constante prise de risque et ma soif insatiable de liberté (bien que je ne le décide clairement pas. Cela fait partie de ce qui est inné) Peut être est-ce cela être libre ? Vivre comme dans un film ? Chaque moment correspondant à une vignette qui fait écho à quelque chose de plus grand ? Ce matin j’ai été prendre un cours de japonais avec Claire, l’une des deux peintres de Perth pour 0.75 centimes puis on s’est retrouvé à acheter un fer à repasser dans un magasin japonais pour qu’elle puisse aplatir ses dessins qui gondolent. Loin de toutes contraintes de la vie montreuilloise (oui j’aime dire montreuilloise. On aime se distinguer de Paris n’est ce pas ?) C’était la Saint Valentin ce soir. Un couple dans la galerie avait vécu à Paris. Un philosophe et une danseuse. Enfin ancienne danseuse. C’était drôle. Ce lien. Et puis cette recherche d’un Yatai (les food trucks japonais) pour me retrouver au final dans une simili boulangerie (les japonais aiment bien imiter les boulangeries style Paul et quand je pense Paul je ne peux m’empêcher de penser au brillant livre de mon ami Valéry Bonneau > Le Marketing sans s’emmerder) J’erre dans des rues, des parcs, des forêts, sur des plages.

 

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Forêt de bambou à deux pas de la maison

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Un bout de temple et les couleurs toujours terribles

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Petit autel

 

Et puis j’avais quelque chose en tête. En constante recherche de sensations physiques. Être près. Être présent. Le désir physique m’anime aussi pas mal. C’est dur l’abstinence. Il y a des périodes où c’est plus facile que d’autre. Hier soir avant de me coucher j’ai regardé Surviving Desire de Hal Hartley. J’avais revu Unbelievable Truth dans l’avion pour Shangaï et ça m’a laissé une très forte impression. J’ai vu ces films quand j’avais 16 ans. Cela m’a construit. J’avais oublié à quel point c’était puissant et ce ballet d’entrée, de sortie de personnage. On oublie. On oublie tellement de choses, de gens et tellement facilement. Puis au détour d’un voyage voilà qu’une pensée surgit, un rêve survient. J’ai rêvé à un de mes meilleurs amis d’enfance puis à son père qui était policier. À la remarque de sa mère qui m’avait fait me sentir honteux par rapport à mes éternels joggings de quand j’étais petit et passais mes journées à taper dans un ballon. Tout ça au Japon.

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Mon « nouvel espace de travail » comme j’ai changé de maison. Un artiste y est passé pour faire une installation chelou.

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Un des nombreux « tout petit chat » d’ici. On le voit pas sur la photo (je suis un piètre photographe pour le moment) mais la plupart des chats ici ont la queue coupée !

 

Pourquoi et pourquoi faire ? Les réponses n’ont pas toujours raison d’être. Et puis parfois elles viennent plus tard. Beaucoup plus tard. Tard c’est quand ? C’est combien ? Quel est le prix exact à payer pour vivre dans le présent ? Qu’est ce qui me retient, nous retient ? Évidemment je pense encore à Miriam. Par intermittence. À l’Australie. À ce moment si douloureux. Comme un sabre qui m’aurait transpercé le cœur. Et pourtant avec la distance je sais intimement que c’était nécessaire mais la blessure n’est pas refermée. 9 vies. Un chat. Je me sens comme un chat. J’en ai le bagout et l’indépendance. Ce sont les chats qui contrôlent le monde comme je le faisais remarquer avec ironie à mon ami Vincent. Vraiment. Ils sont partout. Ici aussi et d’ailleurs ils ont une particularité qui est vraiment étonnante. Ils sont petits et ont pour la plupart de toutes petites queues (je ne parle pas des hommes japonais) ils ont une allure très étranges. Loin du gros Maru qui pour toutes personnes ayant une connaissance des chats qui constituent une référence en matière de Lolcats. Et ces conversations sur le langage, l’apprentissage d’une langue étrangère. Il y a une langue qui n’est étrangère à personne. C’est celle du cœur. D’un sourire. La convivialité. Cela me fait toujours penser à mon ami Kris qui cuisine avec tellement de cœur et tellement de naturel. C’est ça l’amour c’est être investi à 100% dans l’action que l’on fait. Couper des carottes. Se regarder. Observer. Sans s’engager dans quoi que ce soit.

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Un bout de chemin pour rentrer au studio

Mais moi je suis bien trop avide et vis, ne vis que pour des excitations passagères qui s’accumulent. Surviving desire dit le film. Sauf que Martin Donovan à la fin y survit-il ? On ne le sait pas. Je ne sais pas qui lit ce blog. Je ne sais pas s’il a un quelconque intérêt mais je vais essayer de le poursuivre au mieux car il est mon interface entre moi et le monde. Une preuve de vie. De survivance. De contact. De regards. D’observations de la vie si loin de ce que l’on appelle communément « ma vie ». J’erre dans des rues où je ne comprends que peu de choses. Mon regard ne se pose pas vraiment sur les écolières en uniforme. Parfois bien sûr une paire de jambes ou des lèvres avec du gloss attire mon attention mais tout n’est que miroir et cette paire de jambe, ce gloss sont en moi. Ces gens si différents de moi, physiquement notamment expérimente, sont pourvus de la même humanité que moi. Tout ce qui me meut, m’émeut, me touche est présent chez ces gens aussi. Je n’ai pas l’habitude d’autant de laxisme dans mon rythme, que cela soit de lever, de coucher, d’activité. Et pourtant je suis vivant tout pareil. N’est pas plus ou moins de valeur. Le temps, sa valeur, ce que l’on en fait ne se calcule pas par des faits, des actions, des accomplissements. Si l’on n’arrive pas à prêter attention à l’air qui rentre dans nos narines, si l’on n’arrive pas à s’arrêter. Si l’on n’arrive pas à se poser. À surmonter le désir, la peur, l’envie, l’ambition. On reste perdu. Dans ce cercle. Pas vertueux le cercle. Dans ce cercle de l’envie, de la déception, de la frustration. Qu’est ce que le succès ? Rien d’autre que d’être vivant. Hazuki dit « j’aimerais pouvoir faire quelque chose d’artistique » mais qu’y-a-t-il de plus artistique que de maintenir la vie, se maintenir en vie ? Être à l’écoute de soi, des autres, de la nature qui nous entoure, des animaux, du vent qui nous frappe le visage de temps à autre, de cette épreuve parfois que de monter une côte à vélo, de la forme des nuages, leur pesanteur. De cette mollesse du temps alors que les voitures me dépassent dans ce paysage informe avec des bâtiments agricoles derrière moi et ces gens qui s’endorment dans les  trains.

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quand les gens s’endorment ici ils s’endorment

Derrière moi c’est fini, dépassé. Derrière. Devant. Sur les côtés. Être à l’affût. Fût.

 


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